Trois villes, une tradition entre héritage français et culture américaine
De New York à Los Angeles, en passant par San Francisco, la franc-maçonnerie de tradition française continue de cultiver une histoire singulière aux États-Unis. Certaines loges travaillent en français, d’autres perpétuent des rituels hérités de France, tandis que leurs membres se retrouvent autour de réflexions philosophiques, de valeurs de fraternité et d’un attachement à la culture francophone.
Une histoire maçonnique qui traverse l’Atlantique
La présence de la franc-maçonnerie française en Amérique remonte aux premières heures de l’histoire des États-Unis. Les échanges entre la France et les colonies américaines, puis l’engagement français dans la guerre d’indépendance, ont favorisé la circulation des idées, des hommes et des traditions maçonniques. La figure du marquis de Lafayette, associé à la fois à l’histoire française et à la Révolution américaine, incarne cette proximité historique. Sur 39 membres, 13 francs-maçons étaient signataires de la Constitution américaine.
Au XIXe siècle, les migrations françaises et francophones ont contribué à l’installation de loges travaillant en français, notamment sur la côte Pacifique. À San Francisco, ville transformée par la ruée vers l’or, les communautés venues de France, de Louisiane et d’autres régions francophones ont participé à la construction d’une vie associative particulièrement riche. Aujourd’hui le temple maçonnique de la ville recoit des visites du monde entier.
La franc-maçonnerie française n’est toutefois pas une organisation unique aux Etats-Unis. Différentes obédiences coexistent, avec des conceptions parfois différentes de la spiritualité, de la laïcité, de la mixité et des rites. Le Grand Orient de France dispose ainsi d’un réseau nord-américain comprenant des loges à New York, Los Angeles et San Francisco. D’autres ateliers relèvent de la tradition maçonnique américaine tout en maintenant une pratique en français.
Cette distinction est importante : une loge qui travaille en français n’est pas nécessairement administrée par une obédience française. Certaines sont intégrées à une grande loge américaine, tandis que d’autres appartiennent à une organisation maçonnique internationale ou française.
Los Angeles : la tradition française au cœur de la Californie
Dans la région de Los Angeles, deux noms permettent de comprendre la diversité de cette présence francophone.
Art et Lumière, créée en 1990, appartient au réseau nord-américain du Grand Orient de France. Son nom évoque aussi bien la lumière symbolique de la tradition maçonnique que l’environnement culturel de Los Angeles, marqué par Hollywood et les industries créatives. La loge s’inscrit dans une approche philosophique et humaniste de la franc-maçonnerie, dans laquelle la liberté de conscience et la réflexion collective occupent une place centrale. Y ont été initiés plusieurs membres du corps diplomatique, des chefs cuisiniers, des acteurs et actrices ou encore des chefs d’entreprises de la Tech. Elle ouvre, une fois par an, ses portes aux profanes qui peuvent venir poser des questions à ses membres.
Autre loge à connaître : La France Lodge nº 885, installée également à Santa Monica. Consacrée en novembre 2023, elle relève de la Grande Loge de Californie et s’attache à préserver une pratique maçonnique francophone dans un cadre institutionnel américain. Son histoire récente est liée à la volonté de membres francophones de maintenir vivante une tradition qui avait été portée pendant plus d’un siècle par la loge Vallée de France nº 329, située à Glendale, avant sa consolidation en 2023.
La France Lodge illustre un compromis caractéristique de la franc-maçonnerie française aux États-Unis : conserver un lien culturel et rituel avec la France tout en respectant les règles de la juridiction maçonnique californienne (voir l’interview de son Vénérable Maitre plus bas).
La région compte également des organisations féminines et mixtes appartenant à d’autres courants maçonniques comme la grande loge féminine de Belgique, installée dans le quartier de Brentwood. Il serait donc inexact de réduire toute la franc-maçonnerie francophone de Los Angeles à une seule obédience.
San Francisco : deux siècles d’histoire francophone sur le Pacifique
San Francisco occupe une place toute particulière dans l’histoire de la franc-maçonnerie francophone américaine. Bien avant que la Silicon Valley ne devienne un symbole mondial de l’innovation, la ville accueillait une importante communauté française, dont les membres ont contribué à la vie économique, culturelle et associative de la Californie.
Deux loges illustrent aujourd’hui encore cette histoire.
1. Pacifica — Grand Orient de France
Créée en 1986 par des francs-maçons venus de France et installés notamment dans la Silicon Valley, la loge Pacifica appartient au réseau du Grand Orient de France en Amérique du Nord. Elle accueille les frères et sœurs francophones résidant dans la baie de San Francisco ou de passage dans la région.
Son activité s’inscrit dans une tradition maçonnique qui privilégie la réflexion philosophique, la tolérance, la liberté de conscience et la laïcité. La loge annonce des réunions régulières de septembre à juin.
2. La Parfaite Union nº 17 — Grande Loge de Californie
Fondée en 1851-1852, selon que l’on retient la date de la première autorisation ou celle de sa constitution, La Parfaite Union est l’une des plus anciennes références de la franc-maçonnerie francophone aux États-Unis.
Son histoire est étroitement liée aux migrations françaises et louisianaises du XIXe siècle. Elle a contribué à maintenir une pratique maçonnique en français au sein de la juridiction californienne. Contrairement à Pacifica, elle relève de la Grande Loge de Californie, et non du Grand Orient de France.
La loge conserve une particularité rituelle héritée de son histoire : elle dispose d’une autorisation spécifique pour pratiquer une partie de ses cérémonies selon une tradition francophone. Elle témoigne ainsi de la capacité de la franc-maçonnerie américaine à intégrer des héritages culturels européens.
New York : L’Atlantide et L’Union Française, deux histoires distinctes
New York constitue un autre centre important de la franc-maçonnerie francophone. La ville possède une histoire maçonnique ancienne, nourrie par les migrations européennes et les relations franco-américaines.
1. L’Atlantide — Grand Orient de France
La loge L’Atlantide est rattachée au Grand Orient de France et constitue l’un des ateliers francophones du réseau nord-américain de cette obédience. Selon la présentation officielle du GODF Amérique, elle a été constituée le 11 juin 1900 et demeure la plus ancienne loge du Grand Orient de France encore en activité aux États-Unis. Elle perpétue une tradition de réflexion collective et de travail maçonnique en français, dans le cadre propre au Grand Orient de France.
2. L’Union Française nº 17 — Grande Loge de l’État de New York
Son histoire remonte à la fin du XVIIIe siècle : elle a reçu sa charte en 1798, ce qui en fait l’une des plus anciennes loges franco-américaines. Elle illustre une autre manière de préserver la langue française dans la franc-maçonnerie américaine, au sein d’une juridiction locale plutôt que sous l’autorité directe d’une obédience française.
Répertoire pratique des loges francophones :
| Ville | Loge | Obédience ou rattachement |
| Los Angeles | Art et Lumière | Grand Orient de France |
| Santa Monica, région de Los Angeles | La France nº 885 | Grande Loge de Californie |
| San Francisco | Pacifica | Grand Orient de France |
| San Francisco | La Parfaite Union nº 17 | Grande Loge de Californie |
| New York | L’Atlantide | Grand Orient de France |
| New York | L’Union Française nº 17 | Grande Loge de l’État de New York |
Une franc-maçonnerie entre héritage et modernité
La présence de ces loges révèle une réalité souvent méconnue : la franc-maçonnerie française aux États-Unis ne se limite pas aux Français expatriés. Elle rassemble, selon les ateliers, des francophones de diverses nationalités, des personnes attachées à la culture française et des membres qui souhaitent pratiquer une tradition maçonnique dans une langue familière.
Les différences entre obédiences sont néanmoins importantes. Le Grand Orient de France revendique notamment la liberté absolue de conscience et une tradition laïque. Les loges affiliées aux grandes loges américaines s’inscrivent, quant à elles, dans les règles et usages de leur juridiction. Les conditions d’adhésion, les modalités de visite et les pratiques rituelles varient donc d’un atelier à l’autre.
De New York à San Francisco, en passant par Los Angeles, ces loges forment ainsi un réseau discret mais durable de transmission culturelle. L’institution, à l’étranger et notamment en France, prête souvent le flanc aux critiques sur ses secrets et parfois ses petits arrangements en famille… Aux Etats-Unis plus de 850.000 personnes revendiquent en faire-partie sans se cacher. Jeunes diplomates, artistes, médecins ou encore professeurs adhèrent à ses valeurs et leur histoire rappelle que la francophonie américaine ne se résume ni aux institutions diplomatiques ni aux associations culturelles : elle s’exprime aussi dans des communautés comme la Franc-maçonnerie qui entretiennent, depuis plusieurs générations, un dialogue entre la tradition française et la société américaine.
3 questions à Sir Laurent Khaiat, le Vénérable-Maitre de La France Lodge nº 885, installée à Santa Monica
Qu’est-ce qu’un Vénérable-Maitre dans une loge ?
C’est celui qui, élu pour un an, conduit les travaux d’une loge qui se réunit à intervalles réguliers pour évoquer les sujets de société ou plus philosophiques. Il dirige les Maitres, Compagnons et Apprentis qui siègent autour de lui, selon leur ancienneté dans l’institution.
Comment entre-t’ont dans une loge ?
Il faut écrire et présenter sa candidature en expliquant pourquoi on veut devenir franc-maçon ; nous ne faisons pas de recrutement direct et ne sommes pas une secte comme je l’entends dire parfois. Quelqu’un demande à entrer en loge? Nous le questionnons sur ses aspirations philosophiques ou temporelles puis, entre membres de la loge, nous choisissons qui nous rejoint ou pas ; chacun est tout aussi libre de poursuivre son chemin que de quitter la Franc-maçonnerie à n’importe quel moment de sa vie.
Pourquoi être vous aussi présent, vous-même, sur les réseaux sociaux ?
Parce que je crois qu’il faut être transparent pour tordre le cou aux rumeurs les plus folles qui courent parfois sur notre institution centenaire. Raconter, de l’intérieur, ne trahit pas notre secret maçonnique. J’ai choisi, depuis que je dirige cette Loge, de l’ouvrir sur l’extérieur pour faire entrer de nouveaux membres, alors, si vous êtes curieux, poussez la porte de l’un de nos temples et on vous répondra…


